Présentation de l’exposition
Emetteur d’informations, l’écran fait désormais partie de notre
quotidien. LCD, à tube cathodique ou à plasma, géant ou
miniaturisé, on le retrouve à notre domicile, mais aussi dans
la rue, les bureaux, les salles obscures et tous les moyens de transport. Montre,
réveille-matin, four à micro-ondes, poste de télévision,
ordinateur, caméscope, appareil photo, chaîne hi-fi, pèse-personne,
thermomètre, baladeur, agenda électronique, téléphone…
Quel instrument, quelle machine n’a pas aujourd’hui son écran attitré ?
Pareille prolifération ne pouvait laisser insensible un artiste aussi
réceptif aux ondes de choc du progrès que celui qui, en 1998,
a troqué feutres et pinceaux contre une palette graphique, j’ai nommé :
Beb-Deum. Pour le connaître, peut-être mieux que lui sous certains
aspects, je peux sans me tromper dire que la télévision, et par
extension l’écran, a toujours fasciné le bonhomme. Et je crois
qu’elle le charme tout autant qu’elle lui fait peur. Peur d’être ébloui
par cette lumière particulière, peur de son pouvoir hypnotique,
peur de perdre son self-control tout autant que la raison. Peur encore, de
vivre par procuration, d’être nourri de fantasmes qui ne sont pas les
siens, et peur de se soustraire à la réalité. A l’évidence,
cet écran qui taquine ses rétines doit, à la longue, l’irriter.
Un agacement qui l’incite probablement à rester sur ses gardes et à se
méfier de cette lanterne magique un tantinet maligne…Cela n’est qu’une
impression, une tentative d’explication personnelle, mais je pense que ses
sentiments contradictoires vis-à-vis de « l’écran » –
l’attirance, la répulsion – ancrés au plus profond de son inconscient,
rejaillissent au grand jour à travers ses images.
Objet récurrent dans l’œuvre de Beb-Deum, l’écran est omniprésent
dans le décor de la vie moderne et participe très largement à l’imagerie
de la science-fiction, véhiculée jusqu’à la caricature
par le cinéma (quel vaisseau spatial digne de ce nom n’embarque pas
son lot d’écrans polychromes et de boutons clignotants ?).
« Le bonheur pour tous »
Dès ses premiers instants (regardez ce bébé emmailloté,
revêtu d’un masque à gaz), l’homme voit à travers un écran,
dans le sens de l’objet interposé. L’écran dissimule ou protège,
il fait office de bouclier. Filtre, prisme aussi, il réduit le champ
de vision, altère la perception et déforme la réalité.
De nombreux personnages dessinés par Beb-Deum portent des « lunettes-écrans »,
et pour certains, leurs yeux ont été remplacés par des
prothèses oculaires qui ne sont ni plus ni moins que les objectifs macro
et télé d’une micro-caméra ultra-sophistiquée.
Une façon pour l’artiste de souligner la faiblesse et peut-être
l’étroitesse de l’homme, tributaire d’une technologie opprimante, dont
on se demande si sa vision de la réalité a été augmentée,
ou si, à l’inverse, ses organes bio-électroniques ne lui ont
pas rajouté des œillères.
Sous le regard obsédant de Big Brother
L’écran est à ce point présent dans l’environnement futuriste
ou rétro-futuriste de Beb-Deum qu’on peut le voir apparaître –
tel un fossile luminescent – jusque dans les yeux des personnages. Cette image
rémanente inscrite sur leurs pupilles cristallise le pouvoir d’attraction
irrésistible de l’écran, dont les effets peuvent être dévastateurs.
Certaines œuvres de l’artiste – inspiré par l’incontournable roman de
Georges Orwell, 1984 – illustrent d’ailleurs bien la prise de contrôle
de l’individu par l’écran, notamment via l’influx nerveux du champ électromagnétique
des mass media. Grands manipulateurs devant l’Eternel dispensateurs de slogans
péremptoires, ses Big Brother ensorceleurs au sourire impeccable, en
apparence mielleux et séduisants, sont capables d’user insidieusement
de tous les artifices pour capter l’attention et diluer leurs messages pernicieux.
« La liberté, c’est l’esclavage »
Rivé à l’écran hypnotique, le spectateur (le joueur,
l’internaute, le téléspectateur) n’arrive plus à s’en
distancier – la frontière entre réalité et fiction disparaissant
progressivement – jusqu’à y pénétrer avant d’être
absorbé par ses enzymes digestives (cf. Videodrome, de David Cronenberg),
fusionner avec la « machine » et devenir lui-même un écran.
Un homme-écran. Cet homme « amélioré », ce
mutant symbiotique aux allures de cyborg, voit ses yeux, sa peau, ses gènes,
son corps tout entier entrer dans la sphère informationnelle (regardez
cette jeune asiatique, Himiko). A l’abri, enfermé dans une bulle de
réalité virtuelle qu’il a créée de ses propres
mains, l’homme se complaît de ses chimères sans se rendre compte
qu’il en devient l’esclave.
A travers une exposition de vingt-quatre tirages divisée en deux parties,
l’une « numérique », composée d’images de synthèse
(réalisées avec un ordinateur), l’autre « traditionnelle »,
composée d’extraits de planches de bandes dessinées (scannées
pour l’occasion), Beb-Deum nous livre avec ce qu’il faut d’espièglerie
sa réflexion, et par conséquent ses interrogations, ses craintes,
ses illusions, ses angoisses et ses espoirs quant à la société du
futur et à ses nouvelles technologies de l’information et de la communication.
A travers l’écran, il met en cause l’influence des médias, artisans
selon lui de la défaite de la pensée, autrement dit l’action
de leur injection hypodermique qui se concrétise par un matraquage à sens
unique d’informations et d’idées. Enfin, à travers l’écran,
Beb-Deum plonge dans la « nouvelle utopie » du cyberespace, d’où émerge
la perspective d’un village global et d’une possible redéfinition de
la liberté et de la démocratie. Pour le pire et le meilleur des
mondes !
Biographie
Né en 1960 à Fontenay-sous-Bois (Val-de-Marne), Bertrand Demey,
alias Beb-Deum, commence à dessiner très jeune. Ce moyen d’expression
permet à l’enfant renfermé, mal à l’aise avec ses camarades
d’école, de vivre, d’exister. Enfermé dans le dessin, il rêve
de devenir dessinateur tout en étant persuadé qu’il ne pourra
jamais exercer ce métier jugé fantastique, car définitivement
inaccessible. Pourtant, il ne cesse de griffonner. Et de lire des fumetti (bandes
dessinées italiennes). Sans relâche. Jusqu’à prendre la
décision qui s’impose : l’adolescent mal dans sa peau interrompt brutalement
ses études secondaires pour s’atteler aux concours des écoles
d’art. En 1976, à 16 ans, il entre à l’Ecole Supérieure
des Arts Appliqués Duperré à Paris, où il suit
notamment les cours de bande dessinée de Georges Pichard et Yves Got.
Diplômé quatre ans plus tard, l’artiste fait ses premières
armes chez Métal Hurlant, découvert quelques années plus
tôt grâce aux couvertures de Moebius. Jean-Pierre Dionnet et Philippe
Manœuvre, les rédacteurs en chef du magazine, lui laissent d’emblée
carte blanche. Excité à l’idée de publier sa première
histoire, « Projection privée », l’apprenti dessinateur
travaille un mois sur chaque planche. Parallèlement, quelques grands
journaux et magazines lui donnent sa chance. L’illustration devient alors son
gagne-pain (il travaille pour la presse, l’édition, la publicité,
réalise affiches et pochettes de disques), et la BD, une passion persistante
et dévorante, en marge de son travail alimentaire. En 1987, Les Humanoïdes
Associés publient L’Album, compilation de dix petites histoires réalisées
pour « Métal ». Suivront Région étrangère
(1988) et Ma vie est un bouquet de violettes (1992), en collaboration avec
son complice Jean-Pierre Dionnet, et le monumental album kafkaïen Bürocratika
(1989), créé seul de bout en bout. Afin de travailler plus sereinement
sur ses projets personnels, gourmands en heures passées devant sa planche à dessin,
il fait des demandes de bourses tout en continuant à jongler avec les
travaux de commande. Il s’expatrie en 1993 à Tokyo, puis en 1995 à Kyoto,
au pays du Soleil Levant. Il y découvre un univers très dépaysant
où s’imbriquent culture traditionnelle et esthétique futuriste,
aux antipodes des années 30 et de la culture rock des fifties, qui l’avaient
jusque-là inspiré. Dans ce monde sous tension, il s’aperçoit
que tout ce qu’il avait toujours voulu retranscrire à travers ses œuvres
– la solitude de l’individu face à la société, au monde
inhumain – se dessine au quotidien sous ses yeux. Kodansha, un éditeur
de mangas, lui commande un album de 200 pages. La théorie des dominos
est édité en 1996 au Japon, avant de sortir en France l’année
suivante. Entre-temps, le réalisateur Luc Besson approche l’artiste
pour préparer Le cinquième élément, avant de s’aperçevoir
très vite que leurs univers respectifs ne concordent pas. En 1998, l’ordinateur
entre dans la vie de Beb-Deum. Il voit l’abandon du papier, de l’aérographe,
de l’encre, des feutres et des pinceaux, et l’achat de ce nouvel outil (sur
les conseils du photographe Laudator et du dessinateur Fred Beltran) comme
une évolution logique. Publié en 1999, le recueil Eloge de la
moue fait la synthèse de son travail en réunissant dessins traditionnels
et créations numériques. Son dernier livre, PK12 (2003), un carnet
de voyages sur la République Centrafricaine, prouve, s’il en était
besoin, que nous avons la chance d’avoir parmi nous un auteur émérite
dont l’œuvre atypique n’a pas fini de nous surprendre.
Beb-Deum vit et travaille à Auvers-sur-Oise (Val d’Oise).
Bibliographie
L’Album,
Les Humanoïdes Associés, 1987
Région étrangère,
Avec Jean-Pierre Dionnet,
Les Humanoïdes Associés, 1988 Bürocratika,
Les Humanoïdes Associés, 1989
Ma vie est un bouquet de violettes,
Avec Jean-Pierre Dionnet,
Albin Michel, 1992
Surgir de l’onde, entrer dans l’ombre,
Avec Marie-Ange Guillaume,
Les Humanoïdes Associés, 1993
Ode à l’X,
Ouvrage collectif,
Les Humanoïdes Associés, 1996
La théorie des dominos,
Kodansha, 1996, Casterman, 1997
Eloge de la moue,
Editions Hélène Chantereau Production / .P.M.J. Editions, 1999
e-dad,P.M.J. Editions, 2000
PK12,
Editions du Rouergue, 2003
Conception et réalisation
Idée originale : Cyril Cavalié
Conception : Cyril Cavalié & Beb-Deum
Tirages : Dupon
©
Beb-Deum
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